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LÉON XIV ET L’ARCHÉOLOGIE CHRÉTIENNE - La Civilta Cattolica en français
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LÉON XIV ET L’ARCHÉOLOGIE CHRÉTIENNE

CONSIDÉRATIONS EXPLICATIVES

Vincenzo Ruggieri sj

Le 11 décembre 1925, le pape Pie XI fondait à Rome l’Institut Pontifical d’Archéologie Chrétienne (PIAC), comme pour clore un périmètre académique du domaine archéologique déjà constitué auparavant par la Commission d’Archéologie Sacrée et par l’Académie Pontificale Romaine d’Archéologie. Le pape Léon XIV, à l’occasion du centenaire de la fondation du PIAC, a publié une lettre apostolique destinée à « partager quelques réflexions que — écrit le Pape — je considère importantes pour le chemin de l’Église dans les temps présents »[1]. Il s’agit d’un écrit rédigé dans un style fluide et transparent quant à la compréhension, incisif et riche quant aux sujets traités et aux réflexions proposées au lecteur. Il va de soi que l’objet formel de l’écrit est l’archéologie chrétienne — on notera que l’adjectif spécifie l’horizon sémantique de la discipline —, à l’œuvre dans la vie du PIAC comme force motrice vers une compréhension plus vivante et actuelle de l’héritage que les communautés chrétiennes du passé ont transmis à l’Église d’aujourd’hui.

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Si le centenaire du PIAC a été l’occasion de la publication de cette lettre apostolique, il reste consolant de constater la conscience attentive de l’importance, aujourd’hui, à l’ère de l’intelligence artificielle (IA), de l’investigation historico-archéologique pour la vie des communautés chrétiennes et pour le dialogue culturel de l’Église avec le monde.

Ce que nous souhaitons ajouter en conclusion de ce commentaire du document pontifical, c’est le novum, ce qui ne peut être détecté par l’intelligence artificielle dans le processus de la fouille archéologique. Nous avons évoqué, malheureusement trop brièvement, la méthodologie stratigraphique. Si le lecteur pouvait expérimenter personnellement le procédé stratigraphique, il se rendrait compte que ce qui apparaît n’est pas une simple facies de terrain ou de membres architecturaux mêlés à du mobilier, mais bien plutôt l’épiphanie d’un monde, jadis couvert de terre et de poussière et maintenant ramené à la lumière pour dire, raconter des épiphanies vivantes, des fragments inattendus de vie humaine : une vie qui a une communion essentielle avec la nôtre, puisqu’elle dit le toujours-nouveau Fils de Dieu sur terre, Jésus-Christ. Il semble que les milliards de milliards de données emmagasinées par l’IA n’aient pas encore emmagasiné le bizarre-toujours-nouveau qu’est la Vie.

 

© Éditions Parole et Silence | La Civilta Cattolica, 2026 – LCCfr n. 0226

 

L’archéologie chrétienne reste une discipline fondamentale non seulement pour la formation ecclésiastique, mais plus encore parce qu’elle aide l’Église à vivre dans l’histoire d’aujourd’hui, en étant capable de répondre aux choix et aux défis que le monde contemporain pose à la foi et aux communautés chrétiennes. À l’occasion du centenaire de l’Institut pontifical d’archéologie chrétienne, le pape Léon XIV a adressé une lettre apostolique aux enseignants de l’Institut, soulignant l’excellent travail accompli jusqu’à présent et les encourageant davantage. Cet article présente ce document et met en lumière les impulsions et les provocations pertinentes que l’archéologie offre à l’Église dans son incarnation constante au sein d’un monde assoiffé d’identité et de divinité. L’auteur est professeur émérite d’histoire et d’archéologie de l’Antiquité tardive et byzantine à l’Institut pontifical oriental (Rome).

 

 

[1] Le texte de la lettre apostolique de Léon XIV Sur l’importance de l’archéologie à l’occasion du centenaire de l’Institut Pontifical d’Archéologie Chrétienne se trouve dans L’Osservatore Romano, 11 décembre 2025 ; et sur www.vatican.va/content/leo-xiv/it/apost_letters/documents/20251211-nel-centenario-piac.html

[2] Léon XIV suit de près la pensée et la méthode d’étude que le pape François a tracées dans sa lettre du 21 novembre 2024, Le renouvellement de l’étude de l’histoire de l’Église : cf. Acta Apostolicae Sedis 116 (2024) 1590-1597.

[3] Il vaut la peine de rappeler que de Rossi fut le disciple attentif et zélé du jésuite Giuseppe Marchi. Celui-ci parlait de de Rossi comme de son « tout premier assistant », lorsqu’il commença à étudier scientifiquement les données archéologiques de la capitale. Marchi formula la méthode historico-topographique dans l’investigation archéologique, suivie ensuite par de Rossi. Cf. G. C. Menis, « Padre Giuseppe Marchi e Monsignor Pio Paschini. Due secoli di ricerche storiche romane », in Memorie Storiche Forogiuliesi 73 (1993) 401-404. Les codices Vat. lat. 10512-10543rassemblent une grande partie des fiches relatives à l’archéologie chrétienne de de Rossi, souvent consultées par le P. Antonio Ferrua S.I. Cf. M. Buonocore, « Padre Ferrua studioso di manoscritti e la Biblioteca Vaticana », in D. Mazzoleni (éd.), Padre Antonio Ferrua S.I. nel decimo anniversario della morte (2003-2013), Cité du Vatican, Pontificio Istituto di Archeologia Cristiana, 2014, 86 s.

[4] Le texte du card. Ravasi se trouve in R. Giuliani et al. (éds), Il secolo di Giovanni Battista de Rossi (1822-1894). La cultura archeologica dall’Italia all’Europa, Cité du Vatican, Pontificia Commissione di Archeologia Sacra, 2022, 9.

[5] François, Lettre à S. Ém. le card. Gianfranco Ravasi à l’occasion de la XXVe Séance publique des Académies Pontificales, 1er février 2022, sur https://tinyurl.com/3zky6598

[6] On sait que l’archéologie fait partie des disciplines obligatoires du premier cycle des études théologiques : cf. Acta Apostolicae Sedis 110 (2018) 149 (dans le texte des Normes, l’adjectif « chrétienne » manque, mais le contexte le suggère). Il convient de rappeler que dès le 15 octobre 1917, le pape Benoît XV, en fondant l’Institut Pontifical Oriental, avait inséré l’Archaeologia sacra parmi les disciplines institutionnelles du cursus d’études : cf. Acta Apostolicae Sedis 9 (1917) 533. En 1918, le jésuite Guillaume de Jerphanion inaugura la chaire d’Archéologie chrétienne à l’Institut Pontifical Oriental : cf. V. Ruggieri, « Guillaume de Jerphanion (1877-1948) as Jesuit and Scholar in Turkey », in S. Redford – N. Ergin (éds), Perceptions of the Past in the Turkish Republic: Classical and Byzantine Periods, Leuven – Paris – Walpole, Peeters, 2010, 104.

[7] On peut paraphraser cette phrase par le fait de « creuser » dans l’entité élastique et extensible de l’univers changeant. Et cela vaut aussi pour l’« extraction » à partir des milliards de milliards de données enfouies qui caractérisent le domaine de l’intelligence artificielle.

[8] La dimension « tactile » que le Pape mentionne est d’une extrême importance pour apprécier la « quotidienneté » des communautés chrétiennes primitives, exemptes d’idéologisations inappropriées. Le « toucher » renforce la communion à l’unique foi et soutient souvent l’esprit qui tente de s’égarer dans des définitions nébuleuses et insipides.

[9] La Voix des monuments : ce sont deux volumes d’essais publiés par Guillaume de Jerphanion en 1930 et 1938 : cf. C. Mango, « La voix des monuments », in Ph. Luisier (éd.), La Turquie de Guillaume de Jerphanion, S.J., Paris, École Française de Rome, 1998, 933 s. Il ne faut pas oublier que le monument (monumentum) est un document, un acte écrit (monimentum) : cf. G. Susini, Il lapicida romano. Introduzione all’epigrafia latina, Rome, L’Erma di Bretschneider, 1968, 86 s.

[10] Cf., sur ce dialogue entre époques, G. Liccardo, « Le iscrizioni dei cristiani come fonti storiche », in A. Giudice – G. Rinaldi (éds), Fonti documentarie per la storia del cristianesimo antico, Rome, Carocci, 2014, 93-114.

[11] On notera comment, de manière inattendue, le Pape paraphrase ce qui a été dit à propos du monumentum-monimentum.

[12] Léon XIV signale ici le danger de la profusion exclusive d’enseignements académiques tendant à désincarner la vie et les choix que les communautés chrétiennes ont opérés au cours de l’histoire.

[13] A. Desreumaux, « Trois homélies syriaques anonymes et inédites sur l’Épiphanie », in Patrologia Orientalis 38 (1977) 712 s.

[14] Ces « bipolarités » que l’on rencontre très souvent dans les fouilles sont indice de vie, de changement, d’adaptation à l’histoire que l’Église est en train de vivre. Un « repentir » décoratif, par exemple, témoigne de la théologie ou de la catéchèse qui se renouvellent, qui sont en débat et qui trouvent finalement une acceptation pacifique dans une paroi décorative réélaborée. Ce processus se déroule fréquemment sur les grandes façades absidales et de contre-façade.

[15] Inutile de souligner que ce mot ne fait pas allusion au mouvement œcuménique actuel, mais plutôt à la caractéristique fondamentale de l’Église « universelle » (= œcuménique), de la communauté des croyants en Jésus-Christ répandue à l’origine sur tout le territoire de l’Empire romain.

[16] Le lecteur pourra se plaire à observer comment, à l’époque du haut Moyen Âge, l’axialité horizontale de la basilique s’interrompt grâce à la création, au moyen d’appareils architecturaux, de l’« espace sacerdotal », localisé dans la zone absidale. Le Liber Pontificalis, cette grande mine d’informations sur les nombreuses églises de Rome, en est le témoignage écrit. Ce processus se produit aussi dans les Églises d’Orient.

[17] La géographie historique joue un rôle important quant à la présence et à la nature de la stratigraphie : celle de Rome est certainement plus lisible et identifiable que d’autres situations où d’autres civilisations ont succédé à la civilisation chrétienne.

[18] Il faut reconnaître à l’évêque la responsabilité initiale de la création, de l’édification d’une église, de son entretien et de sa conservation. Et lorsque, au cours des siècles, se succéderont les bienfaiteurs qui, par dévotion, prendront en charge les dépenses de construction, l’évêque restera toujours le responsable de l’œuvre.

[19] C’est dans ce contexte qu’intervient la multidisciplinarité dans la lecture chronologique et culturelle du développement non seulement urbanistique et architectural, mais aussi liturgique, du site : que l’on pense au mobilier et aux décorations sculptées et peintes qui encadrent souvent les inscriptions.

[20] Que de choses accomplies et belles se trouvent dans l’évolution de l’architecture chrétienne d’époque antique et médiévale, et que de choses malheureusement — il faut le dire — bizarres et incongrues se constatent dans diverses architectures ecclésiastiques qui apparaissent continuellement dans les contextes urbains d’aujourd’hui !

[21] Il est indéniable que l’archéologie chrétienne développée à Rome a pris par le passé une voie et une méthodologie qui lui sont propres, dues aux caractéristiques historico-culturelles de la ville. Cela a créé un certain écart entre l’activité archéologique romaine et ce qui se passait dans des contextes géographiques totalement différents, tels que le Moyen-Orient (= l’Orient chrétien), l’Asie Mineure et l’Égypte. Cette distance disparaît aujourd’hui grâce aux échanges de travail, qui se sont intensifiés à partir de la seconde moitié du XXe siècle.

[22] Nous croyons qu’il faut les interpréter comme « les sépultures communes ».

[23] Il semble nécessaire de souligner cet aspect, en considérant que l’on parle ici au sein d’un contexte académique pontifical. Au début de ces pages, on a fait référence à la manière dont Léon XIV, rappelant le pape François, faisait allusion à l’importance de l’étude de l’archéologie dans le contexte propre d’un curriculum théologique.

[24] Il ne semble pas hors de propos de s’interroger sur ce qui peut être considéré comme « archéologie chrétienne » dans une géographie qui n’a pas vécu l’expérience « hellénistico-romaine » typique du monde méditerranéen et occidental. Ailleurs aussi, les communautés ont eu une vie, une stratigraphie culturelle qui leur est propre, et qui doit donc être reconnue et étudiée selon les préceptes propres de la science archéologique.

[25] Sur la base de ce qui a été dit précédemment, l’archéologie — y compris chrétienne — ne doit pas être considérée comme une discipline « de bureau », mais plutôt comme un creuset concret de connaissance tactile et culturelle d’une civilisation passée. Cette symbiose théorico-pratique serait très utile pour la formation de prêtres destinés à diriger et à sauvegarder ces « fabriques ecclésiastiques » qui portent les marques délétères du temps.

 

 

 

Vincenzo Ruggieri sj

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